L'ENFANT BLEU

« C’est l’histoire d’une enfance battue, dévastée… À travers ce récit, j’interroge l’irrationnalité des violences parentales, et j’explore aussi mes propres démons, la peur et le danger des atavismes… »

L’âge des cataclops d’à-cheval-mon-maître et des petites-bêtes-qui-montentqui-montent, cet âge-là mon père ne l’a pas connu. L’âge des comptines, des papouilles, des guili-guili qui nous catapultent en des paradis secoués de rires, cet âge-là mon père ne l’a pas connu. Non plus qu’une once de tendresse, ni la moindre caresse. Oh c’est même tout l’inverse qu’on lui a donné : coups de poing, coups de pied. Enfant bleu, dit-on. J’aime bien l’expression. Ça ramène un peu de ciel, de l’été presque au fond, un peu d’espoir à l’horizon. Au moins entrevoit-on derrière les coups qui pleuvent un possible rayon de soleil…

Qu’est-ce qu’on lui a fait exactement ? Qu’est-ce qu’ils lui ont fait maman ?
Fascination puérile, têtue. J’ai 10 ans. Je revendique auprès d’elle – puisqu’elle sait – le droit à l’inventaire complet des sévices infligés. Sans présumer qu’ils seront cauchemars des nuits à venir, angoisses et fantômes, j’exhorte ma mère au pire : à l’exhaustivité. J’insiste, vorace et ridicule en ma soif de détails, pour qu’elle n’omette rien, les égrène un à un. Elle y consent, se ravise, allez maman s’te plaît, elle a cet air grave, reprend le fil, prudente, elle hésite, se
rétracte, abdique. Alors moi je reviens à la charge, et voilà qu’elle baisse la garde. Obtem-père, énu-mère.
Et donc : gifles, coups de boutoir, griffures, copieuses plâtrées d’épluchures de légumes, primeurs power tout en pelures. Végétalisme trash. Et les petits pieds braisés – oui les siens – petits pieds menus suspendus au-dessus des tisons rassemblés dans l’âtre à cette fin. Catalogue abject : méchantes rossées, léchantes flammes. Mes yeux se brouillent, arrêt sur image : qu’il soit question de cheminée dans cet inventaire me tétanise, moi qui jusqu’à présent associait le mot cheminée aux dimanches en famille. Aux marrons grillés, aux automnes finissants, aux retours de balades en forêt, aux jeux de société près du feu qui
prend.
Raclées, plâtrées, raclées, plâtrées : ainsi donc oscilla le pendule de son enfance meurtrie, au bon vouloir d’une marâtre et d’un père interdit. Et puis. Et puis police, procès, placement.
Quelle épopée d’un coup. Je prends tout, comme une vague, ça me secoue. Je m’arrache la peau des lèvres et même celle du coeur. Bienvenue chez les fous ! N’est-il pas ahurissant de mettre au monde un enfant pour le plaisir subséquent de lui fracasser les dents ? Aussi loin que je me souvienne pourtant, l’enfant bleu n’a jamais pleuré, jamais chouiné, jamais versé la
moindre goutte d’eau salée. Y’a toujours eu comme une douane dans les yeux de mon père. Quelque chose qui retient ses larmes à la frontière. Quel chagrin aurait-il à déclarer de toute façon ?
Oh ! sûrement qu’à dix ans j’aurais pas dû les poser à ma mère toutes ces questions. Parce que depuis moi je m’en pose des millions : quels monstres habitent en nous, qui peuvent à tout moment surgir à notre corps défendant ?
De quels atavismes sommes-nous les dépositaires inconscients ? Avons-nous jamais expérimenté toute la gamme des excès dont nous sommes capables ?
Que savons-nous, empiriquement, des colères et des brutalités qui peuvent nous rendre coupables ? Que savons-nous des ténèbres auxquelles, malgré nous, nos tempéraments nous inclinent ? Quels limons d’irrationalité notre sang charrie-t-il ? Dans quelle anfractuosité cérébrale l’hérédité loge-t-elle ses ferments maléfiques ? Se peut-il qu’une force aveugle – contre laquelle on ne peut rien – fomente à notre insu notre dessein tragique ?

C’est le grand soir
C’est ta pendaison de crémaillère
Dans le fond c’est toi que tu pends
C’est toi que t’enterres
Je te parle pas de ta vie de garçon
Ce que t’enterres, c’est ta vie tout court
T’en auras vite fait le tour, vu que t’es déjà sédentaire
Le pire, c’est que t’es content, t’es fier hein
Pourtant tu viens de faire le premier pas vers ta mise en bière
Jette un œil autour
Tes hôtes ont pris l’air
Mate les cadavres de bières
C’est allégorique mais c’est clair
Ça veut dire que le meilleur est derrière
Squats, auberges, monastères
Tous ces pays que t’as traversés sac en bandoulière
Il est loin ce temps-là, maintenant tu te crois libre
T’as rien pigé à l’histoire, rien compris au film
Pendre ta crémaillère, t’appelles ça t’émanciper ?
Je vais te raconter comment tout va se passer
D’abord, très vite, faudra que tu portes un costard
Sous les ordres d’un petit chefaillon ringard
Comme tout le monde, tu diras que tu bosses dans une boîte
Comme tout le monde, un moment, tu voudras changer de boîte
« Une boîte » : cette espèce de cercueil où les gens s’enferment de leur plein gré
Vivants, sur CV, après un entretien en mocassins à glands
Jour 1, t’iras au taf en blazer Kooples
On te matera comme le chanteur des Eagles
Au départ, tes collègues, tu pourras pas les blairer
Très vite vous ferez des concours de bite avec vos SUV
SUV, crossovers : ça sonne classe
Tu parles, toujours les mêmes putain de monospaces
Ça fait juste plus cool, moins père de famille
Pourtant tu feras tout comme ton père, tu vas suivre la même ligne
Le même chemin balisé de l’esclavage salarié
Parce qu’il te manquera l’audace d’envoyer tout péter
Tu seras tenu par le fric comme un p’tit chien en laisse
Et par l’idée putride qu’une carrière ça progresse
T’auras des horaires de bureau, t’auras des tickets resto
Tu feras tout ce qu’il faut pour payer moins d’impôts
Evaluations annuelles, juste pour le rituel
Histoire de dire au boss que tu le remercies pour ton écuelle
Quand tu pigeras qu’il est trop tard pour t’accomplir
Que t’as rien construit, bah tu feras construire
Un pavillon lugubre dans un lotissement chiant
Au fond d’une impasse entre les Martin et les Durand
Ta femme bossera chez Axa, quelque chose comme ça
Elle te racontera sa vie chaque soir et ça te saoulera
Arguant là d’une crève, tantôt prise de migraines
Elle sera comme syndiquée de la baise et ça te foutra la haine
Heureusement pour toi, elle voudra des enfants
Ce sera bon pour ton hygiène 5 ou 6 fois par an
Plus elle matera Les Maternelles en replay sur France 5
Plus ça blindera sa vocation : tomber enceinte
C’est pas des bébés qu’on met au monde en congé mater
Mais des nouveaux accédants à la condition pavillonnaire
Ils porteront des prénoms anciens, comme ceux des voisins
Parce que maintenant ça fait bien de s’appeler Oscar ou Lucien
Dans moins de dix ans
Tu compteras tes cheveux dans le lavabo
Mais tu feras pas d’implants, trop bobo
Tu préféreras mettre à l’épreuve ton sex-appeal
Entre les cuisses de la comptable après un séminaire débile
Tromper ta femme pimentera ponctuellement ta vie
Tu confondras épicurisme et beauferie
Madame aussi, qui se tapera ton meilleur ami
Quand tu seras parti
Tout ira bien à la maison, les années passeront
Le temps lave tout, les écarts et les affronts
Le temps, c’est comme boire cul sec un Gin tonic d’un litre
T’oublies des trucs, ça fait des trous dans ta vie comme les mites
Le hic, c’est que ça rapproche doucement de la mort
Des circuits touristiques et des croisières pour seniors
Tu seras vite sur les rails pour devenir un vieux con
Quand t’auras pendu les crémaillères de tes fistons
T’iras tromper ton ennui dans un club-service
Rotary, Table ronde, Lions ou Kiwanis
Avec le sentiment d’être utile à la terre entière
En organisant trois gueuletons et une fête de la bière
Viendra ton lot de regrets, de remords, de vertiges
Tu seras ce que t’auras vu en Egypte : un vestige
Toute ta vie t’auras manqué d’une paire de coronesses
Mais t’oseras dire qu’il faut foncer, « hey, roulez jeunesse ! »
Putain de comédie sociale ou tragédie plutôt
Vu qu’à partir de maintenant tu vas tendre le dos
Bienvenue chez toi mais surtout dans l’âge adulte
Tu vas bientôt crouler sous les assauts d’une catapulte
À emmerdes, à histoires, à galères, à traquenards
Ton insouciance, tu peux lui dire adieu ce soir
On pend sa crémaillère comme on enterre sa vie de garçon
En feignant de pas comprendre que le vocabulaire en dit long

CREMAILLERE

« Ces soirées de pendaison m’ont toujours foutu le cafard ! Je ne conçois pas la liberté comme une émancipation. Avoir son petit appart, sa petite voiture et son petit salaire ne fait pas de nous des hommes libres. Au contraire : le plus souvent c’est le début de la fin, la reproduction plus ou moins à l’identique de ce que nos parents ont vécu et construit. »

TENIR

« J’ai une vision de la vie à la Schopenhauer, qui disait en substance que l’existence est une lutte de tous les instants avec la certitude d’être vaincu… Et pourtant, il faut bien « tenir »… Cette chanson est un jeu autour du verbe « Tenir » répété ici à toutes les sauces, et qui résume assez bien toute vie humaine. »

Toute sa vie faut la passer à tenir
Tenir le coup, tenir le choc, tenir le cap
On ne fait que ça : tenir
C’est le leitmotiv de l’existence
Faut tenir la cadence
Les rênes, et chemin faisant tenir la distance
Tenir la pression pour obtenir le pompon
Tenir la corde pour pas se la mettre au cou et pendre au balcon
Tenir la vedette
Et pour se faire tenir tête
À ceux qui nous la prennent
Et font même tout pour nous mettre en miettes
Tenir la marée, tenir le haut du pavé
Tenir la dragée haute à ceux qui veulent nous voir abdiquer
Tenir en joue quiconque se met en travers de notre route
Parce qu’il faut bien la tenir la route pour éviter la banqueroute
Tenir, tenir
On ne fait que ça, tenir
Tenir, tenir
Et se retenir d’en finir
Tenir, tenir
Même si ça prête à soupirs
Tenir, tenir
Et s’interdire de fléchir
Il faut tenir la forme, tenir son rang, c’est chaud
Tenir les cordons de la bourse ou se tenir à carreau
Tenir le crachoir à des financiers cupides
Savoir les tenir en haleine pour obtenir des subsides
Puis se montrer digne de confiance
Tenir ses promesses
Prouver chaque jour qu’on est capable
De tenir la rampe et la caisse
Tenir le bon bout, tenir malgré les à-coups
Tenir comme un fakir sur son lit de clous
A la maison itou
Faut tenir la barre et la baraque
Si tu veux pas qu’elle te plaque
Et la voir tenir la main d’un autre mec en jurant qu’elle s’éclate
Si c’est pas dans tes projets de tenir la chandelle
Si tu veux pas qu’elle te jette, si tu penses tenir à elle
Y faut tenir, tenir, tenir
Tenir, tenir
Et te retenir d’en finir
Tenir, tenir
Même si ça prête à soupirs
Tenir, tenir
Et t’interdire de fléchir
Chaque jour charrie son lot d’éreintés, de ratés
De grands fatigués de la vie, d’âmes écorchées
D’éclopés définitifs, de dingues, de paumés
De névrosés captifs, neurasthéniques blasés
Si à cette engeance tu ne veux pas appartenir
Y’a rien à faire mon gars à part tenir
Tenir, tenir
Tenir sans défaillir
Tenir, tenir
Et se retenir d’en finir
Tenir, tenir
Même si ça prête à soupirs
Tenir, tenir
Et s’interdire de fléchir

HEUREUX, PRODUCTIF

« J’éprouve beaucoup de méfiance à l’encontre des nouvelles pratiques managériales.
Ces « responsables du bonheur » censés veiller au bien-être des salariés dans les entreprises, c’est pour moi la définition du cauchemar… Michel Houellebecq : C’est sa place dans le processus de production qui définit avant tout l’homme occidental. D’où les CHO (chief happiness officer), qui ne veulent le bonheur des salariés que pour les rendre plus performants… »

Je suis ton responsable du bonheur
Mon job, c’est de te faire aimer le tien
Je suis chief happiness officer
Ton boulot de merde, c’est mon gagne-pain
Tu veux une table de ping-pong ?
Je t’installe une table de ping-pong
Tu veux jouer au baby-foot ?
Je te ramène un baby-foot
C’est grâce à moi que tu peux taffer en tong
Te pointer au bureau en chemise hawaïenne
Bosser en écoutant des protest-songs
Et que dans l’open space tu ries comme une baleine
J’importe ton café de l’autre bout du monde
Je fais livrer des fruits que tu connais même pas
Y’a plus de masseuses ici que dans James Bond
On te soigne comme une diva avant son Olympia
J’aimais pourtant bien quand t’étais peureux
Quand je te manageais comme un oiseau captif
Maintenant je dois faire de toi un homme heureux
Pour que tu deviennes un peu plus productif
Heureux, productif
Heureux, productif
Je suis responsable de ton bonheur
T’es assez con pour me croire philosophe
T’as lu ni Platon ni Schopenhauer
Et tu penses bêtement que le bonheur ça s’offre
Tu veux faire une course de karting ?
Je t’organise une course de karting
Tu veux faire un cours de yoga ?
Je te fais venir un prof de yoga
Viens que je te pouponne, c’est pour ça qu’on me paie
Que tu puisses faire la sieste après le déjeuner
Comme à la crèche en bas tes deux mouflets

On s’occupe de tout, t’as qu’à te laisser porter
Bientôt vous passerez vos nuits dans le building
Je vous ferai des lits accueillants et douillets
Toute la famille vivra pour la holding
On s’amusera autant qu’à EuroDisney
On partira tous ensemble en vacances
On fera des séjours hyper constructifs
C’est la boîte qui rince, vous en avez de la chance
Ça vaut bien d’être encore un peu plus productif
Heureux, productif
Heureux, productif
Heureux, productif
Heureux, productif
Chief happiness officer
Heureux, productif
Chief happiness officer
Heureux, productif
Chief happiness officer

DERNIERES VOLONTES

« Je voulais parler de la mort dans une grande gerbe de rire. Et en dynamitant quelques clichés : par exemple les musiques d’enterrement pourries… Quand l’idée du suicide nous effleure, quelque chose doit toujours nous retenir, en ultime ressort, de passer à l’acte : l’idée qu’on puisse passer du Céline Dion ou du Jean-Jacques Goldman lors de nos funérailles. Car il y a toujours, dans chaque famille, un imbécile, aux goûts incertains, susceptible de commettre l’irréparable. »

Ça vous est déjà arrivé de penser à votre mort
D’imaginer votre propre enterrement ?
Moi ça me prend parfois quand je m’endors
C’est à la fois flippant et super marrant
Je joins mes deux jambes, et les mains sur les jambes
Je me rigidifie comme un cadavre exsangue
Et là c’est parti : je me fais le grand film
Y’a plein de monde, ça chouine de partout, c’est sublime
Un putain d’ego-trip sous ma couette en plumes
C’est moi qui suis froid, c’est l’assemblée qui s’enrhume
Y’a plein gens qui se mouchent, beurk
Plein de gens qui pleurent
Faut dire que j’étais super, qu’on a perdu le meilleur
Toutes les meufs dans l’église, la main sur le cœur
Chialent leur mère comme si j’avais été la leur
Moi je kiffe putain, je me love dans ma rêverie
Quand hélas, soudain, s’enraye toute la magie
Oh ! On passe du Goldman à mon enterrement ?!
« Puisque tu pars » : je déteste cette chanson…
Mais y’a pire, voilà qu’au comble de l’affront
On m’inflige maintenant un morceau de Céline Dion
« Vole » que ça dit, « Vole ». Sûrement pas !
Là, moi j’atterris et je panique même à bon droit
Est-ce qu’on fera valoir mes desiderata
Ce que je veux, ce que je veux pas, ce que je veux surtout pas
Quand viendra pour moi l’heure d’expirer
Est-ce qu’on respectera mes dernières volontés
Quand je les aurai scellées chez mon notaire
Qu’est-ce qu’on fera de mes rimes testamentaires
Quand viendra pour moi l’heure d’expirer
Est-ce qu’on respectera mes dernières volontés
Quand j’aurai expectoré mon dernier glaire
Aura-t-on exaucé mes dernières prières
« Un suicide réussi vaut mieux qu’un coït raté »
C’est Topor qui le dit, moi je me contente de le rapper
Dieu sait que j’aurais ken’ comme un dératé
Si j’avais été Ken et doué pour dégainer
Mais d’entre toutes les chattes qu’ado j’ai caressées
C’est Choupette au 2ème sur le palier

Qui fut de loin la plus docile, sensible
Les autres veulent se racheter ? C’est possible
Pour ma toilette mortuaire, je veux qu’on rappelle toutes celles
Qui m’ont lourdé, largué, traumatisé, blessé
Toutes les meufs qui m’ont jeté de la maternelle au lycée
Et qu’elles me lavent avec doigté de la tête aux doigts de pied
Puis qu’elles constatent, navrées, qu’elles me font plus bander
Que je suis raide, mais plus d’elles, et surtout pas du zguègue
Je veux pas être inhumé, non, juste être humé
Par celles qui m’ont laminé, humilié, malmené
Quand viendra pour moi l’heure d’expirer
Est-ce qu’on respectera mes dernières volontés
Quand je les aurai scellées chez mon notaire
Qu’est-ce qu’on fera de mes rimes testamentaires
Quand viendra pour moi l’heure d’expirer
Est-ce qu’on respectera mes dernières volontés
Quand j’aurai expectoré mon dernier glaire
Aura-t-on exaucé mes dernières prières
En point d’orgue, je veux qu’on jette mon petit corps de Cloclo
À la mer, façon puzzle, en morceaux
Pas question de disperser mes cendres aux quatre vents
Genre poète à la mords-moi-le gland
Balancez ma viande, faites péter le festin
Conviez les daurades, les merlus, les requins
Et si la poiscaille me becte comme du plancton
Vous retrouverez peut-être un peu de moi dans vos boîtes de thon
Quand viendra pour moi l’heure d’expirer
Est-ce qu’on respectera mes dernières volontés
Quand je les aurai scellées chez mon notaire
Qu’est-ce qu’on fera de mes rimes testamentaires
Quand viendra pour moi l’heure d’expirer
Est-ce qu’on respectera mes dernières volontés
Quand j’aurai expectoré mon dernier glaire
Aura-t-on exaucé mes dernières prières
Vous connaissez maintenant mes dernières volontés
Je reconnais que le cahier des charges est… chargé

Ça fait douze ans, quinze ans que t’attends ça
Tu sais même plus, tu manques de doigts pour compter les années
Mesurer le temps qui passe
Le temps qui t’oublie, qui se fout de toi faut croire
Parce que t’as beau faire, ça vient pas
T’es comme une fleur fanée déjà
Mais non, t’es jeune encore
Ça viendra qu’ils disent pendant que tu regardes les autres éclore
Autour de toi, donner leur lait, s’illuminer, prendre dans leurs bras
Ce que t’auras jamais toi
Parce que tu le sais bien qu’à 39 piges
Avec tout ce que t’as fait déjà
Y’a peu de chances maintenant
Pour qu’un Clearblue te fasse sauter de joie
Y’a pas de salut, Marie
Y’a pas de salut pour toi
Quand ça veut pas, ça veut pas
T’en auras pas de petit Jésus
T’auras même pas de petit Judas
Aucun Bouddha sur le sofa
Personne pour rire aux éclats
La tête en arrière au son de ta voix
Tu t’en ai raconté des histoires
Toi qui voulais en raconter à qui de droit
Maintenant tu le sais qu’faut faire une croix
Pas pour ça qu’faut en vouloir à la terre entière
Pas pour ça qu’faut les regarder de travers
Les mères que tu croises
Et toutes celles que tu croiseras
Parmi tes collègues, parmi tes amies
Pas de coup bas, pas de faux pas
Faudra être gentille, même si ça te bousille
Et faire semblant de te réjouir quand elles t’annonceront ça

Y’en aura toujours des cons, des cas
Des gens qui pigeront pas
Qu’il faut savoir parler tout bas
Et même se taire parfois
Des gens qui sont psys comme moi je suis Ninja
Qui comprendront jamais que de pas pouvoir donner la vie
C’est comme avoir de la mort en soi
Et tous les connards qui disent : mais pourquoi t’adoptes pas ?
Et leurs connasses de femmes qui disent que les gosses adoptés
C’est quand même beaucoup de tracas
Mais ferme ta bouche toi, ferme-la !
Tu sais quoi, tu voudrais leur dire ?
Je suis comme un Kinder désert
Chez moi y’a que le chocolat, et ce sera toujours comme ça
Pas de surprise dedans, pas de mode d’emploi
Je suis vide, mal conçue, mal foutue, contrefaite, bonne à quoi ?

Y’a pas de salut Marie
Y’a pas de salut pour toi
T’as tout fait, tout testé, tout pris
Mais surtout de l’âge et aussi du poids
À force de gaver ton corps des hormones de l’espoir
Toutes ces saloperies dans lesquelles t’as cru
Mais qui s’avèrent illusoires
Et tout le reste après, souviens-toi…
Tout ce putain de chemin de croix
Pour un petit Christ qui se refuse obstinément à toi
Y’aura pas de miracle
Pas coup de théâtre
Pas d’Ave Maria pour toi, juste un requiem pour une paria
Parce que c’est ça que tu resteras Marie : persona non grata
Persona non grata au seuil de la mater
De la crèche et de tous ces endroits-là
Et te demande pas pourquoi
Ça sert à rien de te demander pourquoi
Y’a pas de réponse à ça Marie

Y’a pas de réponse à ça

Y'A PAS DE SALUT MARIE

« La question de l’infécondité, de l’impossibilité d’enfanter, est assez taboue, en musique comme en littérature. Il me semble pourtant que c’est mourir d’une certaine façon – ou à l’envers disons – que de ne pas pouvoir donner la vie… J’ai écrit cette chanson en une soirée, emporté par Schubert et porté par un chagrin assez irrationnel… »